Expo.02: un 1er Août indigne
L'Hebdo, 25.7.02

«Peut-on, sous prétexte de démarche artistique, jouer systématiquement la facilité, le convenu, la provocation niaise?»

Par Philippe Barraud

Autant le savoir tout de suite: le 1er Août 2002, organisé et télévisé dans le cadre d'Expo.02 à Bienne, sera ringard de chez ringard, un festival de néo-conformisme conçu pour exaspérer dans les chaumières. Il sera aussi très vraisemblablement raté, car on a cru bon de donner carte blanche – et pas mal d'argent – à des alternatifs bernois, le groupe 400asa, dont l'arrogance semble tenir lieu de talent.

«Nous ne tolérerons aucun drapeau suisse», proclament, gamins capricieux, Lukas Bärfuss et Samuel Schwarz, metteurs en scène de cette pauvre chose; nous en avons par-dessus la tête des territoires, des drapeaux, des hymnes!» D'autres slogans? Voici: «Brûlez votre passeport! Brûlez-le tout de suite, aujourd'hui encore, mais au plus tard avant le 1er août 2002!» «Enfants, pensez-y, l'école, c'est la répression! Vous ne devez rien à vos parents, ils vous doivent tout!» «Nous ne négocierons pas! L'art ne négocie pas! N'exigez rien des artistes! Ils ne doivent rien à la société, la société leur doit tout!»

Il y en a des colonnes du même tonneau, bien dans le ton, on le voit, de la Fête nationale.

Ce qui pose quand même un problème politique. Ce 1er Août, en effet, se déroulera en présence du conseiller fédéral Samuel Schmid, chargé de faire le discours officiel dans cette galère. Or c'est lui qui s'était plaint, à l'ouverture d'Expo.02, de l'absence totale de drapeaux suisses sur les différents sites: il avait même apporté le sien! Mais le Bernois a été clair: pas question de renoncer au drapeau qui, traditionnellement, orne la tribune de l'orateur de la Fête nationale. Mieux, dit-il en aparté: «Il y aura deux parties à cette manifestation: celle où je parle, et l'autre, à laquelle je ne suis pas tenu de participer…» Ce qui n'impressionne évidemment pas les artistes de la troupe 400asa: «Nous décrocherons le drapeau de la tribune de Samuel Schmid. C'est un acte théâtral, qui nous est pour ainsi dire offert», jubile Bärfuss. Peut-être assistera-t-on à une rixe en direct, entre comédiens et huissiers de la Confédération…

Le plus consternant dans cette affaire, c'est évidemment le conformisme anti-suisse, ridicule à force d'être ressassé, qui inspire cette opération – comme d'autres à Expo.02, voyez l'opéra «Black Tell». En 1992 déjà, à Séville, on nous assommait avec des clichés creux du genre «La Suisse n'existe pas». N'y a-t-il donc pas de manière plus intelligente, plus prospective, plus exigeante, de parler de l'identité de la Suisse – si tant est que ce sujet ne soit pas mort d'épuisement? Autrement dit peut-on, sous prétexte de démarche artistique, jouer systématiquement la facilité, le convenu, la provocation niaise?

Apparemment oui. Personne ou presque ne réagit, de peur de passer pour l'ignare qui brime les gentils artistes. Franz Steinegger, président d'Expo.02? Il estime qu'il y aura assez de drapeaux alentour, et que peut-être, par chance, il s'en trouvera un dans le champ des caméras… Kaspar Villiger? Il se défausse en disant que cela n'est pas de son ressort – il n'y a qu'un Chirac pour penser encore qu'on ne rigole pas avec les symboles nationaux. Seule l'UDC tire son épingle du jeu, en offrant une trousse de secours avec drapeau à Samuel Schmid. Le conseiller national radical bernois Kurt Wasserfallen peut bien se fâcher tout rouge et crier «Ça suffit! Ils vont nous traîner dans la merde!», la classe politique regarde ailleurs, tétanisée par l'arrogance des artistes, et sa propre veulerie.

On reste un peu écœuré face à ces vagues de comportements honteux – ceux des artistes, ceux des politiques. Il faut boycotter ce 1er Août-là, parce qu'il ne sera pas digne, tout simplement. Ou alors contre-attaquer, et aller y brandir des drapeaux suisses par milliers, ou s'en vêtir, en un geste artistique libérateur! Chiche?

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